Le Banquet, ripailles et autres joyeusetés

Chronique du dedans, par Alain Le Cabrit
novembre 2013

“Au banquet de la vie, au moins là bons convives, nous nous étions assis sans avoir pensé un seul instant que tout ce que nous buvions avec une telle prodigalité ne serait pas ultérieurement remplacé pour ceux qui viendraient après nous.”
Guy Debord, “Panégyrique”

Les carottes sont cuites… si les poulets débarquent. Les métaphores alimentaires font florès sur la ZAD qui s’est transformée en véritable grenier vivrier, après les bonnes récoltes de la fin de l’été et de l’automne. Cultiver pour résister, tendre vers l’autonomie alimentaire, voire se détacher du système capitaliste en partageant la production agricole : au-delà de la question de l’aéroport
et de la déroute de Vinci, tous ces points de discussion sont partagés et débattus, sur place, lors des assemblées qui réunissent aussi bien l’Adeca (Association de défense des exploitants concernés par l’aéroport) que le Copain 44 et les tenants de Sème ta ZAD.

“Rendre fertile ce qu’ils veulent rendre stérile” : le mot d’ordre de la grande manifestation de remise en culture du 13 avril 2013 a pris toute sa valeur performative. Sur la zone, on a déjà récolté
quantité de denrées : des tonnes de pommes de terre, plusieurs variétés de maïs, plus de trois hectares de sarrasin pour produire des engrais verts ou faire de la farine destinée aux galettes, qu’on
a pu déguster au Carrefour de La Saulce. En ce point d’occupation militaire reconquis s’échangent non plus des pierres et des horions, mais des fromages de Bellevue, du pain des Fosses-Noires ou
encore des cageots de légumes issus des divers potagers.

Mais attention, l’autosuffisance ne signifie pas nécessairement la frugalité subie. Car ici, comme au pays d’Astérix et d’Obélix — pour ne point s’épargner les références les plus éculées —, tout finit et tout recommence par un banquet. La scène peut alors s’ouvrir sur… un bœuf d’enfer. Et l’on se prend alors à rêver du chêne centenaire qui accueillerait, ligoté à son tronc, le plus fameux des bardes nantais déchus, ce troisième Yann dont il semble qu’on ne veuille plus entendre la voix municipale.

Un banquet qui pourrait se dérouler ainsi…

Non loin de l’entrée, sur deux tréteaux et une grande planche de bois, s’amoncellent des bocaux de verre à l’ancienne, bien fermés hermétiquement, avec leur joint de caoutchouc orange. Ils regorgent de victuailles : gésiers confits, tripes au muscadet, coq au vin, choucroute lentilles. Tout cela est offert en vente directe. On effectue là ses emplettes pour la semaine, voire l’hiver.

On est au Liminbout, où se déroule l’un des désormais fameux banquets des “Q de plomb”. Ceux-ci ont déjà transformé les vils entassements d’or du Capital en conserves maison. Les “Q de plomb”, ce n’est ni un parti, ni un syndicat, ni une petite entreprise mais une association informelle créée avec des habitants du Liminbout et les premiers occupants du Rosier, haut lieu de lutte détruit l’automne dernier. C’est aussi un réseau d’entraide, une tablée de rires, et un point de résistance et d’offensive, de palabres et de jargon libre.

On trinque : un verre de rouge ou bien un jus de pomme offert en guise de bienvenue. Le nectar est sucré, avec tout l’arôme des fruits fraîchement pressés lors d’une “apple party” récemment menée
sur tout le territoire et sans le mécénat du défunt Steve Jobs ni la bénédiction de Jacques Chirac. Les couverts sont déjà dressés ; hôtes et convives se confondent. Repas à prix libre. Vin à prix coûtant. On s’empare des chaises de récup’, des sièges faits de bric et de broc, des bancs de ferme.

Sur les cinq ou six grandes tables, les monticules de rillettes de poulet appellent l’assaut. L’agriculture est une arme de guerre et Sème ta ZAD est une riposte à l’impérieuse opération César.
Les images qui surgissent, actives et triomphantes, achèvent et prolongent tout à la fois le processus de lutte et de labeur effectué. L’acte de manger ne se réduit plus seulement à une fonction
biologique, mais reprend ici son caractère partagé d’événement social. Sur la ZAD, le repas se donne comme l’un des temps privilégiés du collectif, comme le lieu de circulation des idées d’où
surgissent aussi bien les fulgurances de la subversion que les calembours de bas étage. S’y déploie une forme de chaos émotif puissant qui engendre l’égrégore des combats futurs. On s’y tient bien loin de la vie quotidienne immobile et privée de tout élargissement symbolique.

A travers la vitre d’une fenêtre, un pâle soleil d’hiver filtre et révèle l’inscription qu’un doigt facétieux et factieux a tracé à même la fine pellicule de poussière qui recouvrait le carreau de verre.
Le ZAD de Zorro avec un A cerclé.

“Crochetastes-vous oncques bouteilles ?
–En ce qui me concerne, je dois avouer que je ne me sens pas très bien après ce que j’ai bu hier, et que j’ai besoin d’un répit ; du reste j’imagine que vous êtes, la plupart d’entre vous dans le même cas…
–Moi non plus, je ne me sens absolument pas de force de boire…”
Et tout le monde convint qu’il ne fallait pas consacrer cette réunion à s’enivrer ; on ne boirait que pour le plaisir !

Les commentaires sur la jacquerie des bonnets rouges vont bon train. “Hier, c’était l’assemblée du mouvement, il y avait beaucoup de monde. L’incertitude sur le devenir proche de la Zone fait
toujours débat. Et les propos de Bové ont été âprement discutés…”, confie une habitante de Notre- Dame-des-Landes, pour évoquer ensuite la figure tutélaire des Paysans travailleurs, Bernard Lambert. A une table proche, un quidam quinqua rappelle son mot d’ordre fameux : “Jamais plus les paysans ne seront des Versaillais.” “L’on oublie aussi trop volontiers l’action menée à ses côtés par sa femme Marie-Paule” rappelle ma voisine qui avait initié la discussion. Un convive embraye sur la lutte historique de Cheix-en-Retz. Stanislas, qu’on appelle Tanis, entretient la tablée de son travail de charpentier, on cause tenons-mortaises… Un solide garçon. Il se remémore à l’envie et avec truculence les soirées du Rosier qu’il animait façon baluche. Et les fusées de détresse qui partaient dans la nuit noire sur les flics en faisant pschhhhhht…

Au menu des hostilités

Vient alors le cassoulet du Liminbout, servi dans ses récipients en terre cuite… les morceaux de cochon, la saucisse pur porc et les haricots blancs sont recouverts d’une croûte marron dorée. Une
ovation accueille les plats fumants. Les verres s’entrechoquent et le vin réchauffe les propos de table. “Pendant que je parlerai, si tu arrives à retenir ton souffle assez longtemps, le hoquet
s’arrêtera. Si tu n’obtiens pas de résultat, gargarise-toi avec de l’eau. Et si ton hoquet persiste toujours, prends quelque chose pour te gratter le nez et éternue.” On se partage les petits fromages
de vache de Bellevue, fruit de la transformation laitière également inaugurée sur place. Et les anciens de comparer avec les fromages de chèvre du Larzac. C’est le temps joyeux où se mêlent
organiquement aux notions de vie et de transformation, les utopies rebelles qu’on appelle de ses vœux.

Tous ces chantiers en commun, qu’ils concernent le bâti ou l’activité agricole, sont une force considérable.
–Ce repas aussi. Cela permet tout de même de maintenir non pas seulement une cohésion sur place,
mais aussi avec les urbains, comme vous, qui ont le pied dedans mais trop souvent les mains dehors. »

De la grande jatte de fromage blanc, l’on sert copieusement les assiettes.
–“Méfiance… la ZAD pourrait devenir une sorte de Christiania, d’où l’on repart avec ses marchandises souvenir après avoir contemplé une exception sous contrôle. (…).
–Non surtout pas, pas plus qu’il ne faut s’enfermer dans une posture défensive, dans l’attente d’un improbable assaut, surtout au moment où l’ennemi est affaibli.
–Aux luttes futures !” Une clameur s’élève joyeusement. Mais l’invocation ne va pas sans la libation. Tanis reprend son verre : “J’ai pas fini mon rouge, ça tombe bien. Merde c’est du café, j’ai
un avion de retard.”
“La ZAD peut devenir une base d’appui dans la guerre diffuse contre l’Etat. (…) que la nourriture que nous y produisons appuie d’autres luttes grèves sauvages, occupations!” résume l’archiviste *.

Une tarte aux pommes maison clôt le festin : “Mangez des pommes” qu’il disait ! Survient alors la goutte… une goutte issue d’une macération locale, en attendant la démultiplication des alambics sur la ZAD. Du goulot de la fiole ventrue et transparente perle la liqueur. Un goût de pomme, à nouveau et volontiers. “Mais vous avez beau dire, y a pas seulement que d’la pomme… y’a autre chose… ça serait pas des fois de la betterave ?” rétorque un convive qui conserve le souvenir ému de la récolte
de ces tubercules, le week-end du 23-24 novembre. Avec tendresse, il se remémore les agapes qui suivirent cette première “betterave party” de la ZAD : châtaignes grillées, vin chaud, bouillon et potée, en soirée, sous un chapiteau à Bellevue.

Tanis se saisit de son harmonica. Un banquet finit toujours avec de danses et de la musique, n’est-ce pas ? Un premier chant s’élève. Un hymne bretonnant, un chant militant ? Que nenni. Et si bien sûr
il est question d’avions, ce n’est pourtant point ce qu’on attendait là

“L’avion, l’avion, l’avion
Ça fait lever les yeux
La femme, la femme, la femme
Ça fait lever la queue…”
Quoi de plus savoureux en guise de conclusion qu’une de ces paillardises que le politiquement correct en milieu militant ne prise guère, mais que Rabelais couvrirait volontiers d’un rire hénaurme !

* Ces quelques mots sont issus du “Troisième dialogue à Notre-Dame-des-Landes”, 16 p. octobre 2013

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